Entretien avec l'auteur d'Abbaye

 
 

Abbaye, balado immersif de 33 minutes, mixé en stéréo et binaural, est l’aboutissement de deux années de travail. On a demandé à Louis-Olivier Desmarais nous en dire plus sur ce projet qu’on est heureux de diffuser dans notre podcast de créations expérimentales « Le goût du son ».



Comment l’idée de ce projet t’est-elle venue ?

En 2015, j’ai vécu à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac une retraite silencieuse de 3 jours. Ç’a a été une expérience fantastique. Grâce à ce silence, j’ai récupéré des zones de sensations que j’avais perdu et connecté pour la première fois avec certaines parties de mon intériorité. Ça m'a fait réalisé à quel point j'avais davantage accès à une certaine lumière intérieure dans cet environnement où, finalement, il m'était possible de sentir pleinement les choses dans toute leur ampleur. Sans être sursaturé de stimulations.

Ainsi, chaque son retrouvait sa juste place dans un environnement où s'ouvrait à mes oreilles une incroyable plage dynamique. Où chaque bruissement de feuille avait sa vie propre et où le simple son des pas dans la gravelle pouvait devenir un vrai tintamarre!

J’ai voulu composer une pièce qui permette de transmettre cette expérience d'ouverture. Il me paraissait tout naturel de me servir du son puisque c'est par celui-ci que j'avais vécu l'essentiel de l'expérience. Ainsi, l'idée d'Abbaye était née !

Comment as-tu réussi à convaincre la communauté de l’abbaye de t’accueillir ?

J’ai envoyé un courriel à l’abbaye, et le Père Abbé, Dom André Laberge, m’a rapidement invité à venir discuter du projet. Je n’avais alors pas d’idée précise de ce que j’allais faire, mais la communauté a immédiatement montré une grande curiosité et une grande générosité. Elle s’est traduite par une ouverture totale. J'ai pu réaliser toutes les prises de son que j'avais en tête et je suis revenu 10 fois pour des séjours allant de 3 jours à 2 semaines. J'ai même pu compter sur l'aide précieuse d'un moine de la communauté qui a été mon helper pour certaines prises de son !

C'est lors de ces séjours que j'ai pu réaliser ces prises de son et construire l'essence de la composition. Ainsi, j'ai pu composer la pièce en étant complètement immergé dans l'environnement de l'abbaye, ce qui m'apparaissait absolument essentiel. J'ai aussi pu revenir faire un séjour de deux semaines, qui m'a permis d'approfondir grandement ma compréhension de cette vie qui est si loin de nos vies modernes et de mettre à bas certaines conceptions idéalisées que je pouvais avoir.

Une fois le documentaire terminé, je l'ai fait écouter à la communauté. Il m'apparaissait essentiel pour moi de sentir qu'ils se reconnaissaient dans l'oeuvre, avant que je puisse la laisser partir. Après tout, j'ai pris de grandes libertés par rapport à mon sujet et n'ai jamais tenté d'avoir une quelconque objectivité, si ce n'est un respect de la nature du sujet.

J’ai senti un très bel accueil de leur part, même si le projet s'Inscrit dans une esthétique et une approche avec lesquelles ils ne sont pas tous familiers. Je crois qu'ils ont compris que ça avait été fait avec amour et respect. Ils étaient très enthousiastes!

Quel a été ton processus créatif ?

J'ai commencé par faire certaines prises de sons que j'avais en tête et des entrevues pour voir ce que la matière avait à me dire. J'ai été très chanceux parce que, tout au long du processus, la météo a été de mon côté. Ainsi, j'ai eu une foule de conditions sonores extérieures intéressantes comme des grands vents en hiver, des épisodes de grésil, des volées de bernaches à l'automne etc. Certaines sections de la pièce reposent carrément sur ce coup de chance d'avoir été présent avec des micros à ces moments !

Ensuite, je me suis approprié ces univers sonores en les superposant à des matières sonores, instrumentales et à certains segments d'entrevue. C'est là que le fun a commencé. J'ai vraiment laisser aller mon imaginaire !

Techniquement, j’ai travaillé sur une quinzaine de sessions de dizaines de pistes. Ensuite, j'ai rassemblé ensemble les différentes sections. Un vrai casse-tête qui s'est échelonné sur deux ans !

J’ai approché ce documentaire avec ma sensibilité de compositeur musical. J’ai voulu créer un réseau de sens autour des témoignages des moines, de mes propres expériences intérieures et de thèmes comme la nature, le travail, la paix et le rapport au temps.

J’ai eu le privilège de pouvoir capter la voix de quatre moines en entrevue. Je parle d’un privilège car en dehors de ce qu’ils appellent la récréation (une pause de 30 minutes en fin de journée) et lorsque ce n’est pas absolument nécessaire, ils observent un voeu de silence. Les entrevues que j’ai réalisé se sont avérées de belles conversations, soulignant des approches très différentes de la vie spirituelle. Chacun éclairait des aspects différents de cette vie où, finalement, la vie individuelle se fond dans le collectif.

Dans l’oeuvre finale, la voix n’occupe qu’un fragment de la matière sonore que j’ai sélectionné. Je voulais être cohérent avec l'expérience. Mais aussi illustrer les limites de la parole : La parole cristallise, découpe la vie en fines tranches et met notre perception de la réalité entre 4 murs. Dans Abbaye, elle sert de guide, sans plus. J’ai voulu mettre en son ce que c’est de sentir avec autre chose que l’intellect. De percevoir davantage avec le coeur et le corps qu’avec la tête, même si celle-ci est évidemment bien importante. Aussi je voulais souligner que la rareté de la parole révèle qu’elle est précieuse et a un poids.

Finalement,  l’oeuvre est ancrée dans le réel mais je me permets toujours de le transcender.  Tout ça passe sur un jeu sur la matière, la perception, les espaces et un déplacement constant sur le continuum entre le réel pur l'abstraction. Sur ce point, je me suis beaucoup inspiré de la démarches des impressionnistes en peinture.


Est-ce que ce projet va être diffusé lors d’une séance d’écoute?  

Mon objectif est de pouvoir diffuser l'oeuvre dans son format naturel spatialisé, au cours d'une séance immersive. D'ailleurs, la 1ère partie a été composée pour un dispositif octophonique à 8 haut-parleurs.  La version sortie le 30 avril est en stéréo et contient des éléments de binaural (ce qui me fait un peu mal au cœur parce que, quelque part, l'oeuvre en est grandement réduite). À l'automne, j'aimerais pouvoir la diffuser en version spatialisée, dans un environnement propice à une telle séance. À mon sens, c'est ainsi que la pièce est complète puisque l'auditeur pourra réellement être immergé dans cet univers.


Quels sont tes conseils aux auditeurs pour l’écoute d’Abbaye?

Choisissez-un moment paisible pour vous plonger dans Abbaye. Sans trop de contraintes immédiates. Asseyez-vous confortablement, idéalement avec une bonne paire d'écouteurs et, pourquoi pas, un bon petit breuvage. Certaines personnes l'ont vécue comme un séance de méditation. En vous offrant un moment de pause, vous allez pleinement vous arracher de la vie quotidienne, et vivre, je l'espère, une belle expérience d'écoute.






Découvrez Abbaye sur Soundcloud :


Et sur toutes les applications de balados, dans notre podcast de créations expérimentales, Le goût du son

À propos de Louis-Olivier Desmarais

Artiste sonore basé à Montréal, Louis-Olivier se plaît à naviguer entre différents terrains de jeux créatifs sans, toutefois, quitter le médium sonore; que ce soit la radio, la musique, le documentaire, la musique à l'image, le rock ou la composition. Son travail de compositeur s'ancre principalement dans l'écriture du réel où le jeu sur le sens sert de tremplin à l'élaboration d'une poésie par le son. Inspiré par les correspondances entre la musique, les arts visuels et le cinéma, il aime se servir des zones comprises entre réalisme et abstraction comme matière artistique. Il s'intéresse beaucoup aux rapprochements entre l'art et la spiritualité. En 2019, il lance un documentaire contemplatif sur la communauté bénédictine de St-Benoît-du-Lac nommé Abbaye.

De plus, le jeu sur les espaces sonores et imaginaires est un pilier de son travail. Au long de son parcours, il a développé cet intérêt pour l'immersion en créant ses oeuvres sur des systèmes de son spatialisé tels que le dôme de haut-parleurs, l'octophonie et le binaural.

Il détient un baccalauréat en musiques numériques de l'Université de Montréal et y sera candidat à la maîtrise en création sonore à partir de l'automne 2019 sous la direction de Georges Forget.

Louis-Olivier a aussi été récipiendaire de la bourse Nouvelle garde remise par le Conseil des arts de Montréal et est boursier du Conseil des arts du Canada.

 
 

Bonne écoute!